(rédigé en vitesse au bord de la plage, à chaud ;-) (des modifs arrivent)
On a beau être en vacances, on a quelques réflexes... J'avais eu l'info par le BETCGB, au détour du dernier stage, que le "plus vieux barrage" dans la catégorie "d'Europe et en service" était en Espagne, du coté d'Alicante. Pensez-donc, j'y vais en vacances chaque année et j'étais pas au courant !
Un coup de Google, puis de Google earth, quelques copies d'écran et on a l'essentiel, ne reste plus qu'à y faire un saut à la prochaine occasion. Ce qui fut fait le 2 septembre 2007 entre deux passages à la plage.
(désolé pour les mesures données au pif, je n'avais pas pris de mètre, n'est pas Marc qui veut).
D'abord, trouver l'accès. Pas évident. Les cartes à ma disposition sont imprécises, Via Michelin est à la rue (c'est le minimum) et ne connait pas de route dans ce secteur. l'idée première est d'aller au village de Tibi (qui est en amont), et de suivre les panneaux "pantano"...qui ne permettent pas d'atteindre le barrage mais un promontoire en amont, sans chemin possible même à pied jusqu'au barrage. Le tour sur Google Earth me montre des chemins qui atteignent le barrage par l'aval, je les suis jusqu'à une route, je prends les images-écran, et sur place c'est parfait. D'Alicante, on prend la nouvelle Autovia d'Alcoy jusqu'à la sortie "Urbanizacion / Agost" à environ 17km, et après la station service et le restaurant "façon route 66" de Maigmo, on prend le chemin au fond du parking. Tiens, c'est marqué "Pantano de Tibi". Il n'y a qu'à suivre, jusqu'à un vilain portail qui ferme la route, les 500 derniers mètres sont à faire à pied (ça descend, mais le retour en montée sous le soleil sur le bitume, c'est très bien quand on est en vacances d'été, qu'il est midi et qu'on a une douche au retour).
Histoire
Si l'on en croit Wikipedia Espagne, le "Pantano de Tibi" est construit sur le Rio Verde (voir les photos, c'est plus que probable), lequel prend sa source à 1100m d'altitude dans la Sierra d'Onil. Il se jette dans la Méditerranée à Campello (un peu au Nord d'Alicante). Son but est de gérer l'eau pour ses usages agricoles, initialement l'irrigation de la huerta d'Alicante, mais la force hydraulique n'est pas exploitée.
Concernant le barrage, wikipedia dit: "La presa de Tibi la mandó construir Felipe II a finales del siglo XVI y aunque sufrió una importante rotura en 1697, entró de nuevo en servicio en 1738. Ha sido declarada Bien de Interés Cultural con la categoría de Monumento por la Dirección General de Patrimonio Cultural de la Comunidad Valenciana. El volumen del embalse es de 2 hm3 y su superficie de 50 hectáreas."
Autres sources d'informations sur le web
- le blog d'Angel
- L'Université d'Alicante
- Informacion de las provincias
- Confederacion Hidrografica del Jùcar
On y apprend notamment que le barrage a été reconnu utile pour assurer l'irrigation de la Huerta d'Alicante et pour réguler le Monnègre, qui causait de graves inondations à Muchamel et Campello. Le premier projet a été dressé par Juan Bautista Antonelli, la direction des travaux étant sous la responsabilité de Juanelo Turriano, sans qu'il ne se déplace depuis Tolède... La première pierre a été posée le 17 août 1580 (sous le règne de Philippe II).
Les travaux ont été menés par Cristobal Antonelli, neveu du précédent, ils furent terminés le 15 octobre 1593. En 1601 une rupture du pied vida la retenue, la réparation dura trois ans. Une deuxième rupture quasi totale se produisit en juillet 1698, après de fortes crues et l'envasement qu'elles produisirent. La décision de réparation ne fut pas prise avant 1721, fut approuvée le 13 novembre 1733, commença le 25 juin 1736, et se termina le 4 décembre 1738.
Le barrage a été classé "monument historique" le 26 avril 1994.
Visite (hors programme annuel du pôle de Compétences Aquitaine - Midi-Pyrénées):
Le barrage est un poids-voûte en pierres taillées de forme parallélépipédiques (de longueur variable, largeur et hauteur d'environ 25cm). On constate en rive gauche, au dessus du barrage, un grand nombre de pierres de même type, manifestement commandées en surnombre. Le thalweg laisse voir directement la fondation rocheuse, sans sédimentation. De même que la fondation, les pierres constituant le barrage sont dans un calcaire très compact, facile à travailler mais relativement fermé, ce qui leur donne une relativement bonne résistance au gel (bien que située au sud de l'Espagne, cet arrière pays est sujet à de très fortes périodes de neige et de gel, en témoignent les nombreux panneaux routiers en ce sens).
L'eau (du Rio Verde !) est verte, celle qui sort du pied aval (petit débit, fuite ?) est nauséabonde (de style odeur de tanneries), témoin d'une forte concentration en matières organiques en décomposition et probablement de métaux lourds (cobalt ? manganèse ?). Au jour de la visite, la retenue était pleine, la régulation se faisait par l'évaporation, les fuites des réhausses de l'évacuateur de crues et ce petit débit (environnemental ?) de pied. Il est étonnant qu'en fin d'été cette réserve n'ait pas été utilisée pour l'agriculture.
L'angle d'ouverture de la voûte est assez faible (30° environ pour un rayon de 107,25m), montrant un effet voûte relativement limité, mais certainement existant.
Le barrage fait environ 43m de hauteur et 65m de longueur, pour une épaisseur de 20,50m à 33,70m. Il est situé idéalement à l'entrée d'une courte gorge, les appuis étant constitués d'un plissement érodé entre le "Mos de Bou" en rive gauche et la "Cresta" en rive droite. Le pendage de la fondation s'enfonce vers l'aval, et est très parallèle au barrage (voir photo satellite ci-dessus). On note dans la montagne adjacente rive droite (300m avant, en face du chemin) une formation de karst, mais ne montrant cependant pas de résurgence. Une seule résurgence est visible à l'immédiat aval en rive droite à mi hauteur du barrage, mais qui peut provenir autant de l'appui que du déversoir. De ce fait, la fondation est manifestement saine, et forme avec le barrage un ensemble très homogène.
La retenue fait environ 50 ha, et a une capacité de 3,7 hm3.

Le couronnement est sans déformation notable, ni usure par surverse (une plaque témoigne pourtant d'une submersion généralisée de 2m90 le 7 septembre1793. la pente générale vers l'aval ne semble même pas provenir d'un tassement (sauf peut-être en rive gauche), même dans les fortes hauteurs centrales. Si j'étais service de tutelle, je demanderais certainement d'éliminer toute la végétation sur le couronnement, qui part toujours des joints de maçonnerie.
Le parement aval montre, en pied à environ 8m au dessus du thalweg, un décallage dans la
maçonnerie, certainement témoin de la rupture de 1697 (dont l'origine est inconnue). La reconstruction a été reprise avec verticalité, en retrait localement d'une quinzaine de cm. Une dizaine de risbermes (non visitables sans EPI) sont réalisées tous les 2 à 5m de hauteur, et d'une largeur de 30cm environ. Elles sont toutes encombrées de matériaux divers (déchets flottants, graviers) et surtout de végétation évolutive (que je ne supporterais pas non plus si j'étais là comme inspecteur). Le fruit aval est donc très faible, le barrage est pratiquement vertical. L'accès au couronnement depuis le pied aval se fait par un escalier (à demi-marches italiennes) taillé dans le rocher en rive gauche, en très bon état, utilisable par tous sans risque avec ses rampes en fer forgé d'époque.
Le parement amont (du moins ce que l'on en voit ici quasiment à RN) semble intact comme à l'origine, en très bon état, même si l'on ne se réfère pas à son âge. L'étanchéité semble laissée au seul jointoiement des pierres, de très faible interstice (on sait cependant qu'une campagne d'injections de béton a été réalisée en 1945). Pour autant, on ne voit pas en aval un débit de fuite en rapport avec la hauteur de l'ouvrage, le thalweg est humide (beaucoup de végétation (bambous) empêchant d'apprécier réellement le débit, mais le ruisseau en aval est rapidement asséché (100m environ en aval). On note en particulier que le rabattement est suffisant pour qu'aucune trace d'humidité ne soit visible en parement aval (l'humidité nécessaire à la végétation doit provenir des surverses et des pluies). De par le peu de déport de la potence en couronnement (voir évacuation) le parement amont est vraisemblablement cylindrique et vertical. Ce qui donne un fruit total extrêmement faible.
Les organes d'évacuation des crues sont de deux natures: un déversoir libre en
surface (en rive droite) constitué de deux passes d'environ 1,50m de large et 1m de hauteur en dessous du couronnement (du fait d'une réhausse d'environ 60cm par des bastaings en bois que je n'hésiterais pas à faire enlever au profit d'une revanche plus raisonnable); et en pied deux vannes de diamètre inconnu, dont la commande manuelle se fait dans la galerie accessible par le pied aval. A noter que l'accès aux vannes, que l'on devine bien corrodées) se fait par une galerie à moitié pleine de vase. Depuis le couronnement, un treuil (sans câble ni manivelle, mais avec une potence vers l'amont) permet d'atteindre le pied amont, certainement pour la pose d'un batardeau devant le conduit de vanne de fond (boule de bois lourd ?). A voir sur Google, les photos déposées par des internautes montrent que la surverse et les embruns en cas de vent ne sont pas qu'une hypothèse.
On ne remarque aucun dispositif d'auscultation. Pas de mesure de fuite en pied (et non plus pour la résurgence en appui RD). Pas de trace de piézomètre (la fondation relativement compacte pourrait les rendre inefficaces). Mais aussi aucun point de topographie, ce qui ne se comprend pas du tout. Bref, un barrage qui tient par habitude. Seul au couronnement, une mesure de niveau de la retenue avec capteur électrique renvoyé à l'aval.
Conclusion de l'inspecteur dilétante: Certes, après 400 ans, une rupture et une reconstruction, ce "plus vieux barrage en service d'Europe" est dans un état impressionnant de santé. Ce serait un plaisir d'obliger les scribouillards commerciaux du magazine Capital à venir voir comment un barrage de plus de 50 ans n'est pas forcément obsolète et en voie de ruine. On aurait quand même envie de faire bouger le maître d'ouvrage (Confederacion Hidrografica del Jùcar) pour faire au moins semblant de l'entretenir et de le surveiller. Et tant qu'à faire, à tous les acteurs locaux, on ne pourrait qu'aimer voir cet ouvrage d'art mis en valeur, le faire connaître aux touristes (en plus un circuit de visite est faisable et très agréable).